Production laitière

Agriculture : peut-on s’affranchir du modèle productiviste dominant ?

L’agriculture intensive, qui permet aujourd’hui de nourrir la population mondiale toujours plus nombreuse, est-elle incontournable ? Le développement d’agricultures alternatives respectueuses des hommes et de l’environnement permettra-t-il de s’affranchir du modèle productiviste dominant ?

Au cours de cette table ronde, un agriculteur, un industriel et une journaliste d’investigation ont remis en question le modèle agricole actuel.

Franck Sanders : Comment revenir à un modèle moins productiviste ?

Franck Sanders

Franck Sanders et Laurent Spanghero
Crédit photo : Sébastien Brillais

Pour Franck Sander, agriculteur et président de la FDSEA 67, l’objectif d’un agriculteur n’est pas de devenir un industriel, mais de transmettre la terre à ses enfants.

Cependant, comment revenir à un modèle moins productiviste ? Comment s’affranchir du modèle ultra libéral imposé au monde agricole ? Développer l’agriculture biologique, favoriser les circuits courts, préserver l’environnement… L’agriculteur est bien d’accord sur les principes, mais dans la pratique, la reconversion est difficile.

“L’agriculture, c’est produire
pour nourrir les hommes.”

Les agriculteurs veulent bien développer des productions à valeur ajoutée, telle que l’agriculture biologique. Mais cela nécessite de la main d’oeuvre et la main d’oeuvre est difficile à trouver.

“Aujourd’hui, plus personne ne veut travailler la terre !” regrette Franck Sanders, “Arrêtons de penser que l’agriculteur va revenir à l’image de la carte postale !”

Comment les agriculteurs vont-ils pouvoir se mettre au bio si le marché ne leur permet pas d’être rémunérés ?

Actuellement, les grandes surfaces vendent des produits bio au même prix que les autres produits. Le consommateur sera-t-il prêt à augmenter son budget alimentation ?

De fait, 85 % des produits agricoles passent pas la grande distribution et non par les circuits courts. C’est l’inter-profession qui fixe les prix, sans se soucier du revenu des agriculteurs qui n’ont pas voix au chapitre.

Mettre en place une vente directe de fruits et légumes est une solution, mais cela nécessite un investissement supplémentaire en temps, pas toujours compatible avec l’activité existante.

Les prix fixés par les coopératives ne tiennent jamais compte des conditions climatiques.

Et c’est encore l’agriculteur qui en subit les conséquences ! Franck Sanders affirme que la diversification des cultures aiderait à prévenir des risques climatiques. Pour lutter contre la sécheresse, il faudrait creuser des bassins pour récupérer l’excès d’eau de l’hiver afin de garder un débit minimum dans les fossés. De plus, cela permettrait de préserver la biodiversité.

Mais, là aussi, pour permettre aux agriculteurs de travailler dans le respect de l’environnement, encore faudrait-il qu’ils soient formés !

Laurent Spanghero : “Demain, il faudrait vieillir en bonne santé”

Laurent Spanghero

Laurent Spanghero
Crédit photo : Sébastien Brillais

Laurent Spanghero, agriculteur et industriel de l’agro-alimentaire, dirige « La Lauragaise » à Castelnaudary, une société spécialisée dans les produits à base de viande.

Le modèle agricole imposé après la seconde guerre mondiale s’est dégradé. C’est pourquoi certains agriculteurs ont lancé il y a 25 ans une agriculture raisonnée pour tenter de retrouver des équilibres. “Aujourd’hui, il faut changer de paradigme dans le modèle agricole sans pour autant opposer les producteurs bio aux producteurs non bio” déclare Laurent Spanghero.

Dans le contexte de l’agriculture mondialisée, il regrette que le blé soit vendu au prix mondial, alors que le coût de production est différent selon les pays.

“Comment l’agriculteur peut-il vivre
avec une côte de porc vendue à 12 € le kg ?”

Il y a 50 ans les Français dépensaient 50% de leur budget pour se nourrir, contre 12 % aujourd’hui, s’indigne-t-il.

La coopération est un désastre. D’ailleurs, elle n’a de coopération que le nom ! Il faut remettre en cause les inter-professionnels. “Ceux qui produisent du bio sont moins malheureux aujourd’hui”, constate l’industriel de l’agro-alimentaire.

La Lauragaise produit des plats à base de viande. Mais d’après Laurent Spanghero,

“D’ici 20 ou 30 ans, la viande ne suffira pas
pour nourrir tout le monde.”

Il constate que ces dernières années, les pays qui consomment trop de viande développent des maladies.

Aussi, il propose une alternative en remplaçant la viande par des protéines végétales telles que les légumineuses, les légumes secs et le blé.

Les industriels parlent assez peu d’équilibre nutritionnel. Mais à la Lauragaise, Laurent Spanghero a décidé de combattre ses ennemis : le sucre et les matières grasses saturées. Aujourd’hui, les produits Spanghero sont commercialisés en Biocoop.

Pour l’ancien rugbyman, l’éthique alimentaire signifie que demain, il faudrait vieillir en bonne santé, et donc bien manger. Il en appelle à la prévention.

Si les médecins ont la mission de soigner les gens malades,
qu’en est-il de la prévention ?

Une enveloppe ministérielle est-elle prévue à ce titre ? Le rôle de l’IEEA est d’ouvrir la porte du Ministère de la Santé afin qu’une enveloppe budgétaire soit allouée à la prévention. Dans l’alimentation, ce qui manque le plus c’est la connaissance de ce que l’on mange.

Isabelle Saporta : aider les agriculteurs à faire une révolution inverse

Comment faire vivre les agriculteurs, comment lutter contre la pollution, comment préserver l’environnement ? Pour Isabelle Saporta, journaliste d’investigation et chroniqueuse à la télévision, il est temps de changer de modèle et de passer à l’agriculture biologique.

Les paysans sont fiers de leur métier, mais ils sont pris dans les filets de la mondialisation et de l’économie libérale.

“Aujourd’hui, on ne parle plus de fermes, mais d’exploitations” fait remarquer Isabelle Saporta, auteur du ”Livre noir de l’agriculture : comment on assassine nos paysans, notre santé et l’environnement” (Fayard) et de “Foutez-nous la Paix” (Albin Michel).

Les agriculteurs sont de plus en plus poussés dans l’industrialisation, mais ils sont les seuls à ne rien gagner dans ce modèle. Le capitalisme agricole a failli en imposant des modes de production et des prix aux agriculteurs.

Le monde paysan est tenu par seulement quatre centrales d’achats !

Comment les agriculteurs peuvent-ils s’en sortir face à des mastodontes comme Lactalis, plus grande entreprise de transformation de produits laitiers au niveau mondial, après Nestlé et Danone ?

La réglementation sanitaire n’est faite que pour les grands groupes. Les petits paysans se retrouvent avec des contraintes aberrantes, des normes intenables, qui les empêchent de vendre à la cantine de l’école d’en face. Les agriculteurs en circuits courts sont des héros.

On peut demander aux paysans de faire des efforts, mais changeons d’abord de modèle. Or, selon la journaliste, “Il en faut du courage politique pour aider les agriculteurs à faire une révolution inverse.”

Isabelle Saporta

Franck Sanders et Isabelle Saporta
Crédit photo : Sébastien Brillais

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